Malmenés par l'exécutif, qui n'hésite pas à distribuer publiquement bons et mauvais points, bousculés par une vaste réforme de l'administration territoriale engagée sous forte contrainte
financière, les préfets sont sous pression. Aussi la naissance, non pas d'un syndicat - les préfets ne disposant d'aucun droit en la matière - mais d'une structure collective informelle en marge
des réunions institutionnelles, a-t-elle séduit d'emblée. "L'initiative est bienvenue", souligne Pierre-André Durand, préfet de Haute-Saône, qui évoque l'"isolement" de la fonction. "C'est un métier assez solitaire,
et beaucoup ressentent aujourd'hui le besoin de partager", confirme Nicole Klein, préfète des Hautes-Alpes,
sur le point de quitter ses fonctions pour diriger l'Agence régionale de santé d'Aquitaine.
Droit de réserve oblige, ils ne peuvent pas rendre publics leurs états d'âme. Surtout en ce qui concerne le double langage de l'exécutif à leur égard.
D'un côté, aucun gouvernement n'a autant fait appel aux préfets - 15 d'entre eux et 34 sous-préfets peuplent les cabinets ministériels depuis le dernier remaniement. De l'autre, des signaux
beaucoup moins gratifiants sont adressés à l'opinion publique. "95 % de reconnaissance, 5 % de critiques médiatisées", évalue François-Xavier Ceccaldi, préfet de la Drôme. Ce sont ces 5 % qui font du bruit : mutations-sanctions, comme pour Jean Charbonniaud, le préfet de Saint-Lô placé hors cadre après les manifestations qui avaient accueilli, le 12
janvier, Nicolas Sarkozy dans la Manche ; sanction disciplinaire à l'encontre de Paul Girot de Langlade, suspendu dans le cadre d'une enquête judiciaire pour "injures publiques à caractère racial", puis mis à la
retraite d'office après avoir critiqué le ministre de l'intérieur ; rappels à l'ordre réguliers des préfets qui n'ont pas tenu leurs objectifs en matière de sécurité, lors de convocations au
ministère en présence de la presse...
Ce double discours - d'un côté les préfets sont essentiels, de l'autre, ils servent de boucs émissaires - crée une tension permanente. Entre recrutement ministériel et disgrâce, la longévité des
préfets dans un département est tombée à dix-huit mois. Un chiffre très en deçà du seuil de trois ans jugé souhaitable au sommet du corps préfectoral.
"Ça casse le moral"
"La critique sur le manque de résultats est normale, mais c'est important de ne pas mettre l'accent sur ce seul aspect, avance M. Canepa. Quand on remonte les bretelles des préfets,
ça casse un peu le moral. Ils estiment que cela les fragilise vis-à-vis de leurs interlocuteurs." Pour cet autre préfet, désireux de garder son anonymat, "jamais la fonction n'a autant
été politique". "D'habitude, poursuit-il, nous sommes à la fois des représentants de l'Etat et des représentants du gouvernement, mais, désormais, les seconds ont pris le pas
sur les premiers." Il cite pour appuyer son propos les recours prestement déposés par ses collègues contre la "votation citoyenne" sur l'avenir de La Poste, qui s'est achevée le 3 octobre.
Les nominations de (très) proches du pouvoir aux postes de préfets de région, appelés à supplanter les préfets départementaux, se sont inscrites dans un contexte d'"ouverture" du corps
préfectoral à d'autres profils (magistrats, ingénieurs, policiers...) : en un an, ces derniers ont représenté deux tiers des nominations. Quelques "promotions express" ont accentué le malaise.
Ainsi, le commissaire divisionnaire Frédéric Péchenard, ami d'enfance de Nicolas Sarkozy, a-t-il été nommé
préfet hors cadre, le 11 mars, tout en étant maintenu dans ses fonctions de directeur général de la police nationale. "C'est un cas un peu particulier, "hors sol", commente M. Canepa.
Préfet est un métier, ce ne doit pas être seulement un titre. Il ne faudrait pas que cela devienne comme la Légion d'honneur."
La pression n'épargne personne. "Même ceux qui sont du bon bord", témoigne un préfet. Aux multiples demandes des ministres - quatre d'entre eux ont commandé simultanément des rapports
sur la grippe A - s'ajoutent les exigences croissantes des élus de la majorité, qui ont parfois tendance à considérer que les préfets sont à leur service.
Si l'on ajoute que près de 10 % des préfets sont actuellement mis en examen en tant que représentants de l'Etat pour des motifs divers et variés (comme les plaintes relatives à la toxicité des
algues vertes), on mesure à quel point les "échanges de bonnes pratiques" auxquels procède le "Club" sont nécessaires.