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Mal de vivre à la centrale nucléaire
la centrale nucléaire de Chinon, à quelques kilomètres de la coquette petite ville d'Avoine, en cette fin de mois de mars, le parking est déjà plein. Le soleil se lève à peine, dans un ciel barré par les quatre monumentales colonnes de fumée qui s'échappent en permanence des tours de refroidissement des réacteurs. Les portillons de sécurité franchis, il suffit de peu de temps pour découvrir que les 1 300 agents EDF - des hommes, à 80 % - sont rongés par un mal-être profond. Et que leur moral est plus bas encore depuis ce jour de la fin février où ils ont appris que l'un d'entre eux, la veille, s'était donné Les salariés du centre nucléaire de production d'électricité (CNPE) de Chinon connaîtraient-ils les mêmes souffrances que ceux du Technocentre de Renault, à Guyancourt (Yvelines), sur le lieu duquel trois personnes se sont suicidées depuis deux ans ? Certes, aucun employé EDF ne s'est donné la mort sur le site même de Le suicide est une démarche "très personnelle, difficile à appréhender mais qu'il faut respecter", commente Eric Maucort, le jeune et dynamique directeur du CNPE de Chinon. A Paris pourtant, la direction du groupe a réagi. Pierre Gadonneix, PDG d'EDF, a décidé, le 14 mars, d'envoyer sur place, pour mener une "mission d'écoute et de compréhension", deux de ses lieutenants. Et non des moindres : Pierre Beroux, directeur des risques, et Danielle Schwartz, directrice adjointe de l'emploi. Manière de répondre, enfin, au service médical et aux représentants syndicaux, qui avaient à plusieurs reprises lancé des alertes à leur hiérarchie sur la surcharge de travail et les difficultés morales exprimées par nombre des salariés. Mais de quel mal souffrent donc les agents du nucléaire ? Eux que l'on disait si nantis, si qualifiés ? Eux à qui ne revient plus le travail le plus dur, le plus dangereux, la maintenance des réacteurs à l'arrêt étant désormais assurée par des sous-traitants ? Eux dont les effectifs sont en baisse, mais moins qu'ailleurs ? "Ce qui se passe actuellement à Chinon, et plus généralement dans le parc nucléaire français, est de l'ordre de la souffrance éthique", affirme le docteur Dominique Huez, le plus virulent des quatre médecins de Bien plus que la pénibilité des tâches, c'est un sentiment de "perte de sens", allié au manque de reconnaissance, qui revient le plus souvent dans les doléances des salariés. C'est, par exemple, l'incompréhension devant la décision récente du groupe EDF de n'avoir plus qu'un magasin national pour les pièces de rechange des réacteurs, ce qui bloque parfois les réparations pendant plusieurs jours. Et c'est surtout l'obligation de travailler de plus en plus vite, concurrence oblige. Sans pour autant se permettre l'erreur. Car le risque, ici, pèse plus lourd qu'ailleurs... Et chacun, aiguillonné par la "traçabilité de la faute", s'en sent personnellement responsable. Des injonctions paradoxales que les mieux armés psychiquement parviennent à supporter. Mais que les plus consciencieux ("les premières victimes du suicide au travail", précise le docteur Huez) vivent souvent très mal. "Avec un noeud dans le ventre le dimanche soir", comme le décrit l'un d'eux. Ou en constatant, comme cet autre, que "tout faire et ne rien faire, c'est limite pervers dans la frustration". "Trente ans que je suis là, et je vois arriver des types de 50 ans en pleurs aux réunions... Je n'ai jamais connu ça !", s'effare Michel Lallier, représentant CGT (majoritaire à 67 % sur le site) et membre du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de la centrale, qui dénonce entre autres "les dysfonctionnements des organisations du travail" et "le raidissement sur le contrôle du prescrit". Une réalité que ne nie pas Eric Maucort, qui reconnaît être "dans un secteur où les contraintes d'adaptation sont lourdes". Pour accompagner les évolutions réglementaires "qui impliquent une remise en cause permanente", le directeur du CNPE de Chinon, en poste depuis quatre ans, précise avoir fait appel, fin 2006, une équipe extérieure de psychologues, "actuellement en phase de diagnostic" auprès des salariés du site. Un remède qui ne convainc guère Michel Lallier, pour qui le vrai moyen de corriger la situation est ailleurs, dans "l'apport d'une respiration au niveau des effectifs, l'allongement de la durée de certains travaux, l'amélioration des interfaces entre les services". La "mission d'écoute et de compréhension" aura-t-elle des effets ? Son objectif premier était "de s'associer à la douleur des équipes liée au deuil, et de développer sur le terrain un climat de confiance avec la tête du groupe", indique Pierre Beroux. Les deux dirigeants parisiens ont passé trois jours, du 28 au 30 mars, sur le site de Catherine Vincent Article paru dans l’édition du journal « le Monde » du 05.04.07.